Par Ariane Dolfus (9 août 2008)
Elle promène ses yeux vert tendre et son teint de porcelaine au cinéma depuis ses 17 ans.
Actrice non étiquetable, jeune femme mystérieuse et séductrice, elle joue les caméléons avec délectation.
En voisine, elle vous donne rendez-vous au bar du Bristol, à deux pas de l’élysée.
Et pendant deux heures, c’est le Tout-Paris du cinéma et des médias qui vient l’embrasser.
Michel Blanc, Nicolas Rey, Colombe Schneck passent par là, l’embrassent et papotent deux minutes.
Elsa Zylberstein est comme ça : c’est une chic fille qui a des amis partout.
Chic dans sa robe cache-cœur Diane Von Furstenberg qui lui fuselle les jambes.
Et sympa par sa manière enjouée et généreuse de parler et de faire parler.
Elsa Z. possède l’enthousiasme des passionnées et le mystère des grandes romantiques.
Pas étonnant que le cinéma ait épousé cette fille à la joie contagieuse,
elle qui fait ce métier depuis ses 17 ans, le jour où le redoutable Maurice Pialat
repéra la figurante et lui donna son tout premier rôle dans Van Gogh.
Depuis, Elsa Zylberstein a été Suzanne Valadon dans Lautrec, putain de palace dans
Tenue correcte exigée, chanteuse dans L’homme est une femme comme les autres,
mère et soeur de Kristin Scott Thomas dans son plus récent succès cette année,
Il y a longtemps que je t’aime, du romancier Philippe Claudel. Actrice caméléon,
femme kamikaze capable de tout, Elsa Zylberstein brouille les pistes avec ce
visage de madone au teint de porcelaine, ces yeux vert tendre et ce sourire angélique…
Mots choisis.
LES DÉBUTS
« Petite, je n’étais douée pour rien, à part la danse.
A l’école, j’étais si timide et réservée que je rougissais tout de suite.
Un jour, j’ai vu l’Histoire d’Adèle H., avec Isabelle Adjani.
J’ai su, intuitivement, qu’un jour je ferais la même chose qu’elle.
Je suis allée au cours Florent comme on entre à Harvard.
Studieuse.
Mon père allait même voir les profs pour leur demander comment ça marchait pour moi. »
LA CARRIERE
«Je ne suis pas étiquetable. J’ai joué de tout, très vite, et je sais que n’être pas cataloguée
m’a rendue plus difficile à cerner que beaucoup d’autres. Mais je suis totalement transformable,
je n’y peux rien. Aujourd’hui, c’est un atout.
Les projets arrivent, parce que j’ai désormais beaucoup de choses à l’intérieur de moi.
Et l’idée que l’on me fantasme dans des rôles très différents m’enchante.
Pour moi, il n’y a pas meilleurs modèles que Meryl Streep ou Cate Blanchett,
parce qu’il y a de l’ambition dans leurs talents respectifs. »
LES ACTRICES
« J’adore les regarder et disséquer leur travail.
Il y a plein de filles exemplaires dans leur jeu.
Juliette Binoche dans Bleu, Isabelle Huppert dans la Pianiste,
Charlize Theron dans Monster sont incroyables.
Mais mon modèle absolu reste Jeanne Moreau.
Je pense souvent à elle.
Je me demande ce qu’elle me conseillerait de faire, face à certains choix.
Je suis sûre qu’elle doit être assez dingue. Et j’aime ça. »
LES RÉALISATEURS
« Il m’est arrivé de leur écrire.
Je l’avais fait pour Godard, mais il ne m’a pas répondu.
J’aime parler avec eux. Quand je suis à Los Angeles, je vais chez Steven Soderbergh.
On s’était rencontrés il y a dix ans au Festival du film de Cognac,
et depuis, on se voit régulièrement. Cela n’a pas eu d’incidence professionnelle.
Ce n’est pas le but essentiel. Il faut se donner du temps.
Les choses arrivent quand c’est le moment. »
COMÉDIE ET THÉRAPIE
« J’ai fait une thérapie pendant longtemps.
Je crois que c’est tout à fait compatible avec mon métier.
Aujourd’hui, je sais beaucoup mieux ce qui est bon pour moi.
Décortiquer sa propre vie aide aussi à désosser ses personnages.
Mais heureusement, la lucidité n’empêche pas l’inconscience !
Je suis une fille excessive, et je l’assume.
Dans la vie, je peux très facilement me perdre.
Il m’est arrivé d’avoir une semaine de larmes, de relever la tête et de repartir.
Je crois que c’est mon métier qui me sauve.
Et pourtant, quand je tourne, je suis inabordable tellement je suis fragile.
Je n’ai plus aucune distance avec mon rôle. »
JOUER ET SÉDUIRE
« Etre actrice, c’est aussi jouer un jeu des sentiments.
Dans la vie, je suis une vraie séductrice.
Je crois que je pourrais séduire une poignée de porte.
Que voulez-vous, j’aime les gens !
J’aime aller vers eux, les comprendre, les scruter.
Au marché, je discute avec les clients, avec les vendeurs.
Avant, je pouvais prendre un pot avec un inconnu.
Je le fais moins maintenant. Et plus jamais à Paris… »
LES AMIES
« J’adore les amitiés de filles.
J’aime aussi les hommes féminins qui participent aux histoires de filles.
Il n’y a rien de plus sexy qu’un garçon qui a de l’humour et qui comprend les femmes.
Parce que dans le fond, les hommes sont assez égoïstes… »
SIMONE VEIL
« J’ai rencontré Simone Veil cette année,
lorsque je lisais un extrait de son livre de Mémoires,
et je crois qu’on s’est bien aimées.
Elle a tous les atouts : la pudeur, l’intelligence, la discrétion…
Un soir, j’ai fait un dîner chez moi et je l’ai invitée.
Mes copines étaient toutes plus jeunes qu’elle.
Ce soir-là, elle a beaucoup ri. Elle est partie dans les dernières.
Il y a plusieurs femmes de la vie réelle que j’aimerais incarner au cinéma.
Simone Veil, ah oui, ça, ce serait une belle idée… »
LA MODE
« J’adore les belles choses.
Aujourd’hui, je porte une robe Diane Von Furstenberg,
des sandales à talons hauts Balenciaga et un sac YSL.
Mais je me sens très bien aussi en pantalon noir et chemise blanche.
Ce à quoi je suis absolument addict, ce sont les chaussures.
J’en ai des quantités folles. Pour moi, m’habiller, c’est un vrai bonheur,
même pour déjeuner avec une amie.
Je peux me changer jusqu’à trois fois dans la même journée.
Mon choix vestimentaire en dit toujours long sur mon état du moment.
Au cinéma, c’est pareil. Entrer dans un personnage commence par le costume que l’on va porter.
Et j’adore fouiner avec les costumiers.
Dans le fond, je crois que je vis chacune de mes journées comme si j’étais dans un rôle. »
LES VACANCES
« J’en prends rarement.
D’autant plus que l’été, c’est l’époque des tournages,
comme cette année avec la suite de L’homme est une femme comme les autres.
Sinon, j’aime les villes et l’Italie.
Mon idéal de vacances, ce serait trois jours à Rome puis un hôtel en bord de mer.
J’assume mes goûts de luxe.
En vacances, mes parents calculaient tout.
Moi, c’est vrai que je suis capable de faire chauffer la carte de crédit assez fort,
mais je reste dans le raisonnable… Mais est-ce bien d’être raisonnable ? »
Christina ALONSO (octobre 2007)
Elle voulait être danseuse classique. Elle est devenue
comédienne. Grâce à Pialat qui la choisit pour Van Gogh.
Elle a 17 ans. Trente-cinq films plus tard, la compagne de
Nicolas Bedos tourne aujourd'hui avec Philippe Claudel
et nous convie à ses flâneries parisiennes.
Elle voulait changer de nom, Zylberstein, c'était trop compliqué,
pour Steiner... Maurice Pialat l'en a dissuadée. Il trouvait que Steiner ça faisait marque de canapé....
se souvient en riant la comédienne reconnaissante.
Aujourd'hui je suis heureuse de ce nom, Zylberstein, c'est silver stone, pierre d'argent, c'est fort, ça se mérite.
C'était en 1991 au cours du tournage de Van Gogh, film qui lui a valu sa première nomination, jeune espoir féminin aux Césars.
Pourtant, jusqu'à 17 ans, rien ne la prédestine à devenir comédienne.
Timide, réservée, elle grandit loin de la capitale, à Jouy-en-Josas, dans les Yvelines.
Je n'avais pas le droit d'aller à Paris en bus ou en métro.
Sa famille est sans histoire, un père physicien, Albert, une mère très présente et son jeune frère Benjamin.
Elsa suit une scolarité sans aspérités, vit une adolescence sans crise. Seule passion déclarée : la danse classique,
oú elle excelle.
Sa prof la pousse même à suivre des cours à l'académie Chaptal à Paris, ce qu'elle fait tout en sachant
qu'il est trop tard pour devenir étoile.
Elle a alors 16 ans. En fait, à l'époque, je savais déjà que je voulais faire de la scène,
exister par le regard des autres, mais les mots me faisaient peur.
à tel point qu'elle est la seule, en lettres, à ne pas s'inscrire au cours de théâtre du lycée !
C'est son père qui, une fois le bac en poche,
l'encourage à intégrer la classe libre du cours Florent tout en suivant,
c'est plus sûr, des cours d'anglais à l'université.
Puis elle tente le conservatoire et le rate. Sans se décourager, elle passe plusieurs castings, notamment pour
jouer une silhouette dans Van Gogh de Maurice Pialat.
Coup du destin, le réalisateur vient de remercier une comédienne, il faut la remplacer... C'est Elsa qu'il choisit.
Un génie, dit-elle simplement de lui. La suite est un tourbillon. Pas loin de 35 films. Parmi les plus marquants,
Mina Tannenbaum de Martine Dugowson pour lequel elle obtient le prix Romy Schneider en 1993,
Lautrec de Roger Planchon, Le Temps retrouvé de Raoul Ruiz,
Modigliani de Mick Davis,
L'homme est une femme comme les autres de Jean-Jacques Zilbermann, qu'elle tourne avec Antoine de Caunes en 1997.
Ce dernier deviendra son compagnon jusqu'en 2004. Depuis deux ans, Elsa file le parfait amour avec Nicolas Bedos.
Quid du théâtre ? Si Elsa Zylberstein y a fait quatre incursions ( Eurydice de Jean Anouilh,
Six personnages en quête d'auteur de Luigi Pirandello, Le Malin Plaisir de David Hare
et La Preuve de David Auburn), elle y semble moins attachée :
Ce sont deux métiers différents, la caméra permet de transmettre des vérités que le théâtre ne peut capter, et que
l'acteur doit du coup savoir transmettre de tout son corps, c'est difficile.
Elsa, qui refusait tous les scénarios de téléfilms, a fini par s'y laisser prendre, comme beaucoup,
mais pas par n'importe lesquels : Jean Moulin d'Yves Boisset
et Petits Meurtres en famille d'Edwin Baily diffusés cette année sur France 2.
Ce dernier scénario m'a fait penser aux ambiances élégantes et tout en finesse des films de James Ivory.
Je l'ai immédiatement accepté.
Sept millions de téléspectateurs, une belle audience qui vient récompenser son exigence...
et qui comble son désir de popularité.
J'aime ça, être aimée...
Marie AFFORTIT (janvier 2006)
C’est une des plus jolies brunes du cinéma et dans son dernier film,
la petite Jérusalem, elle est plus émouvante que glamour.
Pourtant, il a suffit d’une perruque platine pour la métamorphoser.
Effrontément blonde, la belle joue de tous ses charmes et trompe son monde avec audace.
Et délectation. Pour le plaisir uniquement, Elsa joue les vamps décolorées,
ce que les réalisateurs ne lui avaient pas encore demandé.
Ses différents personnages, toujours incarnés par la grâce seule de son talent,
sans métamorphose physique; Pialat, en 1990, lui offre son premier grand rôle dans Van Gogh,
ce qui lui vaut d’être nominée aux César.
C'est le début d'une carrière qui compte près de 30 films en quinze ans avec, en point d'orgue,
Mina Tannenbaum qu'elle interprète face à Romane Bohringer.
Aujourd'hui, l'actrice se sent belle. Surtout lorsqu'un regard amoureux se pose sur elle.
Et l'amour, elle l'a rencontré et le vit au quotidien, avec son compagnon Nicolas Bedos.
Paris Match : Quand avez-vous eu envie de devenir blonde ?
Elsa Zylberstein : Il y a un an, il était question que je tourne un petit film qui finalement ne s'est pas fait.
Dans le scénario, mon personnage était blond. C'était moi, mais je ne me reconnaissais pas vraiment.
J'ai repensé à la perruque blonde pour la prise de vue de Paris Match.
J'ai eu envie d'une séance rock'n'roll, un peu brutale.
P.M. Etes-vous satisfaite du résultat ?
E.Z. Oui, mais c'est mon apparence éphémère qui m'a surprise. Ne pas me reconnaâ tre me fascine,
et me glisser dans la peau de personnages apparemment improbables est très attrayant.
ça ouvre des perspectives pour des rôles inattendus. Mais je me préfère telle que je suis, naturellement brune.
P.M. Pensez-vous sincèrement que les blondes font davantage fantasmer ?
E.Z. Plus que les brunes, il est évident que la blondeur fait bouillonner l'esprit masculin.
P.M. Votre teint de porcelaine et vos cheveux bruns font aussi rêver...
E.Z. Oui, j'espère. Mais ne croyez pas que je me trouve jolie tous les jours.
Ma timidité et ma pudeur sont les restes d'une jeune fille qui n'avait pas confiance en elle.
A 17 ans, je n'osais pas parler, je rougissais, j'étais celle qui s'enfermait dans les toilettes au moment des slows.
Aujourd'hui, c'est mieux. Une sortie de scène, une prise réussie, un regard amoureux me rendent belle.
Chaque jour, je suis davantage en accord avec moi-même, je me suis transformée, et l'ajustement
se fait avec ma personnalité et ce que je ressens en moi.
P.M. C'est la brune Audrey Tautou qui vous a coiffée sur le poteau dans The Da Vinci Code.
La déception a-t-elle été rude ?
E.Z. C'est très bien pour Audrey, sincèrement. J'avoue que, durant vingt-quatre heures, j'ai eu un
peu de mal à digérer la nouvelle.
Me retrouver à Los Angeles, si proche du but, était excitant.
D'autant que l'héroïne du livre est une jeune femme brune aux yeux verts, longue et fine.
Sans aucune amertume, j'ai cessé de croire qu'on avait les rôles auxquels on correspond.
Ceux que j'ai voulus, je ne les ai pas eus. Et quand on lâche prise, on les obtient.
Tom Hanks m'a adressé un courrier pour me dire qu'il aimerait travailler avec moi, un jour.
La vie est pleine de surprises, rien n'est un hasard. Pour Modigliani, on est venu me chercher.
Andy Garcia a dit : C'est elle ! Je n'avais rien demandé. On ne maâ trise rien dans ce métier.
P.M. Chez un homme, vous dites aimer l'intelligence, l'humour et l'élégance.
Est-ce ce qui vous a séduit chez votre compagnon, Nicolas Bedos ?
E.Z. Entre autres... Il a l'intelligence du coeur et l'intelligence tout court.
C'est un homme mûr, extrêmement brillant.
Par ailleurs, je n'ai pas envie d'étaler ma vie privée. Jusqu'alors, je ne l'ai pas fait et je ne le ferai jamais.
Toutefois, je reste étonnée quand d'autres se livrent sans pudeur et que certaines personnes dont
j'étais proche se prêtent, peut-être à leur insu, au jeu.
Quant à ceux qui en passent par là pour se prouver qu'ils existent encore, c'est leur affaire.
P.M. Sur scène, dans Commentaire, vous étiez une femme éprise et délaissée. Dans la vie, êtes-vous de celles qui sont capables
d'adresser une lettre d'amour et de désespoir à un homme qui les abandonne ?
E.Z. N'y voyez aucune relation avec une ancienne histoire personnelle. C'est le hasard qui a fait que j'ai joué,
plus de six mois avant ma séparation amoureuse, ce rôle d'une jeune femme lançant un cri d'amour.
Le texte si violent et drôle est un petit bijou sur la relation homme-femme.
En même temps, quand on aime, on est prêt à beaucoup de choses. Sinon l'amour n'a pas de sens.
P.M. Pour garder un homme, seriez-vous prête à abandonner votre carrière ?
E.Z. Non ! J'aime beaucoup trop mon métier. Dans une situation pareille, je sais pertinemment
que je ferais payer très cher le renoncement.
Irascible et odieuse, je rendrais vite la vie insupportable. Pourquoi exiger de celui qu'on aime de lâcher sa passion ?
Au contraire, un couple est beaucoup plus fort quand il devient indépendant et qu'il n'y a aucune frustration
chez l'un par rapport à l'autre.
P.M. Qu'avez-vous en commun avec Mathilde, juive orthodoxe de La petite Jérusalem, le film de Karin Albou ?
E.Z. Elle est loin de moi même si, comme elle, j'ai foi dans les rencontres, l'être humain et l'âme.
Mathilde, elle, est une femme enferrée dans sa croyance qui, à 30 ans, réalise qu'elle a mal interprété les textes de la Torah.
L'histoire se situe à Sarcelles dans les années 60, oú les communautés musulmane, africaine, juive se côtoient.
En cette période troublée oú l'antisémitisme et les quesstions d'intégration sont au premier plan, le film est actuel et essentiel.
P.M. Parlez-vous hébreu ?
E.Z. Pas du tout. Pour le film, j'ai dû tout apprendre. Une religieuse m'a guidée pour les textes, les rites,
les chants et les traditions, comme le "mikvé", bain de purification rituel.
Mon nom est très fort, mais je ne suis pas pratiquante.
Elevée entre une mère catholique et un père juif, on m'emmenait à la synagogue une fois par an.
Donc je me sentais juive et, en même temps, je faisais une crèche pour Noël. Mon père s'arrachait les cheveux.
Depuis, j'ai tout arrêté et, aujourd'hui, je suis attirée par des rites bouddhiques.
P.M. Que vous inspirent les récents événements dans les banlieues ?
E.Z. Quand on observe les dégâts engendrés par les différences de religion, le racisme et l'intolérance, on comprend la crise actuelle.
Que peut-on penser de l'intégration en France lorsque le simple fait de porter un signe religieux attire les coups, et celui de se nommer Mohammed
ou Leila interdit l'accès à un emploi ou à un appartement ? Comment imaginer que ces gens puissent être compris ?
P.M. Vous sentez-vous personnellement visée par la montée du racisme et de l'antisémitisme en France ?
E.Z. Si j'en ai été victime, je ne le sais pas. Aujourd'hui c'est insidieux, mais peut-être que...
P.M. On vous dit timide, fragile, exigeante... Mais aussi drôle, détendue et sereine comme aujourd'hui.
Ce portrait vous convient-il ?
E.Z. Mon éducation m'a faite réservée et rigoureuse. Sur un tournage, je suis ultradisponible,
je me plie facilement aux désirs du metteur en scène. Exigeante avec moi-même, oui, c'est sûr.
P.M. L'année 2006 va être riche pour vous. Dans le futur, quelles seraient vos envies ?
E.Z. Toujours davantage de rencontres comme Sean Penn, Clint Eastwood, Jane Campion.
Et, en France, depuis un moment, je me dis qu'interpréter et me glisser dans le tailleur de Mademoiselle Chanel sur scène ou au cinéma serait un joli projet.
P.M. L'un de vos grands moments de bonheur a été le tournage de Van Gogh.
Quinze ans plus tard, que penserait Maurice Pialat de vous ?
E.Z. Je le revois, les mains croisées dans le dos comme souvent : Alors, j'avais bien raison de t'empêcher
de changer de nom.
Je débutais et j'avais pensé me baptiser Steiner. Mais à la réflexion, ça faisait marque de canapé.
Maurice aurait probablement ajouté: Mademoiselle Elsa, je t'avais bien dit qu'un jour tu serais en photo dans les journaux.
Il m'avait fait jurer de ne pas le trahir. J'ose espérer que de là oú il se trouve, il est fier de moi.
Marie-Noëlle TRANCHANT (15 mai 2003)
Elsa Zylberstein s'est échappée pour un soir du théâtre des Mathurins,
oú elle joue La Preuve, le temps de monter les marches aux côtés de Raoul Ruiz,
qui ouvre la compétition cannoise avec Ce jour-là. Comment aurait-elle pu manquer ce rendez-vous ?
Raoul Ruiz, qui a déjà fait tourner trois fois la comédienne, dans Le Temps retrouvé,
Combat d'amour en songe
et Le Trésor des pirates, a écrit le personnage de Livia, héroïne de son nouveau film,
spécialement pour Elsa.
J'aime être fantasmée par des metteurs en scène, dit-elle.
J'ai l'impression de ne trouver mon sens que quand on me filme, quand je suis regardée par un cinéaste.
Je suis une toile nue sur laquelle il faut imprimer, un vase vide qu'il faut remplir.
Je suis capable de me glisser dans des univers très différents, de m'y confondre comme un caméléon.
Et j'adore ça !
Et comment l'a fantasmée Raoul Ruiz ?
Il l'a vue comme un être très pur, comme une madone. Il m'a demandé d'apprendre l'Ave Maria de Gounod
pour le chanter
a cappella .Et c'est vrai que ce fin visage oblong au teint d'ivoire et aux grands yeux très dessinés
pourrait tenter le pinceau d'un peintre italien
de la Renaissance.
D'ailleurs, il y a beaucoup de peintres dans sa vie cinématographique :
le Lautrec de Planchon, le Van Gogh de Pialat et, bientôt, un Modigliani qui sera
interprété par Andy Garcia,
devant la caméra d'un jeune réalisateur britannique, Mick Davis.
Oui, dit la jolie rêveuse toujours prête à s'imaginer sous un regard d'artiste,
il me semble que j'aurais pu être un modèle de peintre.
Nous voilà loin de Raoul Ruiz, direz-vous. Peut-être pas tant que cela, car rien ne va mieux à
ce foisonnant Chilien
que la digression, les chemins de traverse, les détours fantasques. Il aime la surprise, moi aussi,
dit Elsa Zylberstein.
Elle assure (non sans un demi-sourire) que Ce jour-là est une histoire simple, logique et accessible.
Livia est une jeune Suisse naïve, un peu mystique, qui vit à part, dans une espèce de folie douce.
Par exemple, les bruits violents modifient sa perception du monde, elle a des pertes de mémoire,
elle passe les frontières de la réalité visible, un peu comme Alice au pays des merveilles.
Un jour, elle hérite d’une fortune. Mais elle l'ignore. Non seulement sa famille se garde de l'en prévenir,
mais encore elle embauche un aliéné échappé d'un asile, Emil (Bernard Giraudeau), pour tuer Livia.
Là-dessus, Emil tombe amoureux de Livia, et rien ne se passera comme prévu .
Il y a longtemps que Raoul Ruiz médite cette comédie helvétique oú
Elsa Zylberstein voit une métaphore de son passé chilien :
C'est à la fois une histoire d'amour, une fable sur l'argent et la politique, un suspense criminel
dont la folie est un des ressorts.
Les gens qui paraissent les plus fous le sont le moins, ceux qui croient tout contrôler ne maâ trisent rien...
J'aime ce sens de la folie qu'a Raoul Ruiz, cette absurdité surréaliste.
Elle lui a écrit une lettre (elle aime écrire des lettres) pour célébrer en lui
un descendant de Breton, d'Aragon, de Dali, de Bunuel... .
Elle le voit fort, mais avec une âme d'enfant. Un grand maâtre, comme Pialat qui lui manque tant :
Peut-être que j'ai un besoin de père, dit-elle.
Maurice Pialat m'a donné la vie, au cinéma. ça compte, à dix-huit ans, quelqu'un d'aussi génial
qui vous désigne et vous choisit.
A cause de lui, je veux agir comme si j'en étais toujours au début. Pialat m'a appris le danger. On grandit dans l'inconfort.
J'entends toujours sa belle voix grondeuse : T'as l'air contente. Tu crois que t'es bien... Ne pas se satisfaire.
Je veux continuer à prendre des bateaux risqués.
Elle a beau avoir le feu sacré, Elsa Zylberstein, se sentir actrice à 300 % , le doute la tenaille.
Elle le sent chaque soir sur les planches, en se fouillant le coeur pour donner le meilleur d'elle :
Les mots, c'est ce qui vient en dernier. Pour les dire justement, il faut avoir trouvé le sentiment profond, et ce n'est jamais acquis.
J'ai abordé le théâtre comme une actrice de cinéma, comme si j'étais en gros plan, lisible à cœur ouvert.
On y laisse forcément des plumes, mais c'est à ce prix que c'est bien.
Si risqué et si bon qu'elle caresse déjà un nouveau projet de théâtre.
Avec Raoul Ruiz. Un Pirandello. Encore des labyrinthes.
Rémy FIERE (jeudi 23 novembre 2000)
Cela a l'air très con à préparer, un poulet au curry. Seulement, derrière les senteurs lourdes des épices
ou le friselis
tressautant de la volaille qu'on sait, il y a la façon dont Elsa raconte comment et pourquoi elle en a fait une recette.
Elle dit s'être mise récemment à l'art d'accommoder les viandes, mais les révélations tardives ne sont pas
forcément les moins pesées.
Elle admettra vite qu'il lui faut – a fallu, faudra – souvent poser, sur les deux plateaux de la balance,
l'indécision qu'elle sait propre à son signe zodiacal. Le piment oiseau et l'envie de se mettre en danger devant une caméra,
les morceaux de banane et les rendez-vous du soir avec un rôle déjanté, le bouillon cube et le corps qui parle,
la grâce
qui est là, avant les mots à réciter.
Il sera donc question ici de cuisine. Et de plein d'autres choses, d'huître qui s'ouvre, de manteaux qu'elle superpose,
ni cuirasse ni rempart contre le froid, plutôt pour épaissir une carrure de jeune actrice, sans dévoiler le mystère
ni tous les traits de caractère.
D'un salon de thé même : J'aime ce qui est cosy, les petits boudoirs qu'on croyait réservés
aux mémères des beaux quartiers, si chic et si sans vie.
De prédestination, de fatalité et de hasards actifs dans lesquels elle voit des signes.
Le débit serait celui d'une fontaine ardente, intarissable, pétillant derrière l’inquiétude.
Je flippe à l'idée de parler de moi, je suis tellement anxieuse obsédée par les mots que j’emploie.
Ma grande quête c’est d’essayer d’être comprise. Je ne veux pas être mal interprétée .
Il y va presque de son équilibre. Coquillage à fabriquer de la perle, fleur qui s'épanouit, papillon qui mue,
les métaphores filent un même train d'enfer. Vite, alors qu'il lui faut du temps pour tout.
Pour comprendre que la danse, elle si douée, non, finalement; pour rudoyer la timidité qui donnait à son teint lumineux
la couleur des tomates ; pour mettre en phase ses envies d'adolescente à Jouy-en-Josas, confinée dans la banlieue verte,
papa physicien, maman chez Dior, qui rêvait de faire le muret des bêtises à Paris ; pour, le temps d'une première
leçon
au cours Florent, situer sa vie future entre clap de fin et rideau qui s'ouvre.
Avant d'aller là-bas, elle participait très peu aux ateliers théâtre du lycée , se souvient Patrick,
un vieil ami.
Je crois l'avoir vue une seule fois, elle devait jouer le rôle d'un arbre. Muette encore, fondue dans le décor, mais plus
pour très longtemps.
Devant des inconnus, dans la grande ville, la lecture d'un texte de Stendhal, les fourmis dans les doigts, les plaques rouges sur le cou,
la révélation.
Comme si j'étais étonnée de voir mon corps réagir ainsi.
Après ? L'engrenage doucereux et les coups de chance, quelques semaines à l'Actor's Studio, Pialat qui lui offre un rôle,
alors qu'elle venait faire silhouette pour Van Gogh, le labeur que réclame l'ambition, la perfection que requiert la carrière.
J'ai jamais vu quelqu'un qui travaille autant, même pour une séance photo. La veille, elle ira se coucher à
8 heures pour être en forme, avis de photographe.
C'est une folle de contrôle, c'en est bluffant, elle est ultra professionnelle, même dans une fête ou à
une avant-première,
on sent qu'elle est là pour le boulot, pas pour s’amuser, paroles de Delphine, l'amie fidèle.
Un métier comme les autres ? Oui, et non aussi, car à fleur de peau, car on travaille à se déstabiliser.
Le déséquilibre revendiqué comme chemin qui grimpe, comme façon de vivre ce qu'elle cherche sans doute à
éviter dans le réel.
On pressent là, quand le rythme de ses phrases se ralentit, les fractures personnelles qu'elle réduit sans rien dire,
les insomnies de la nuit précédente : La discrétion, c'est pas l'âme des grands, mais presque, dit-elle.
Pas comme le parfum du curry qui, tenace, s'incruste, plutôt comme les larmes de vin blanc qui vont essayer de lier l'ensemble.
Car instable aussi, Elsa. Elle est hyper fragile, elle peut se mettre à chialer à cause d'un chauffeur de taxi désobligeant ;
mais, même quand elle en prend plein la gueule, elle a la force de tout retourner vers le positif; tout, même les mots les plus durs,
les situations les plus humiliantes, raconte Delphine.
D'oú ce besoin vital de ne jamais museler ensuite le trop plein de violence en elle:
L'envie de me faire violenter dans mon travail. Je le fais pour me foutre des poignards, jamais je ne deviendrai une fonctionnaire,
je fais ce métier parce que c'est extrême.
Martine Dugowson vient de la faire tourner pour la troisième fois :
Il y a des moments, sur ce film, oú, comme son rôle le demandait, elle me faisait de la peine dans certaines situations douloureuses.
Aujourd'hui, je la trouve plus tourmentée. Plus grave, je ne sais pas si c'est le terme, plus sombre, plus tragique dans le visage.
Plus chiante, prétendent les méchants. Chiante ? Non, je cherche, je demande, je travaille au corps ceux qui m'entourent.
En visant, cible perpétuelle, le risque de l'acrobate au-dessus des abâ mes :
Quand, ta vérité, tu l'emmènes vers la folie d'un metteur en scène, quand il s'agit de jouer au théâtre sur le fil tendu une jeune veuve
qui pleure, dans le Malin plaisir, le décès de son vieux mari, mais aspire toujours ses whiskies à peine moins âgés, quand il faut revêtir l'aube
d'une jeune nonne à la geste lubrique dans le dernier Raoul Ruiz, qui est sorti hier.
Ensuite, lorsqu'un boulot s'arrête, faut que je ferme tout, que je me reconstitue.
Le travail est à ce prix-là, je dois y laisser des plumes.
Des plumes qui repoussent. Pas comme celles du poulet déjà en phase de curryfiction, non, celles d'Elsa,
entre la ouate de son grain sophistiqué et les limbes du regard clair, qui disent que les métiers modèlent nos visages.
Lentement, douloureusement parfois parce qu’on est tous des grands névrosés, les petits maillons d’une chaîne,
qu'il faut parfois se débarrasser de sa propre mémoire, ne pas être victime de sa vie, trouver la clé
ou avoir envie de la chercher et de pousser la porte.
Derrière la porte ? Rilke par exemple, qui lui murmure encore, interroge ton doute, s'il est là, ce n'est pas par hasard.
Et elle qui introspecte, 29 ans à peine, tout en s'attachant aussi à décrypter, en instinctive, la vie des autres,
le pourquoi d'une liaison, les raisons de la durée
d'une existence à un + un, oú tu sens que, dans un couple, toutes les peurs d'enfant ressortent.
Delphine toujours, confidente des bons comme des mauvais jours : Elle peut être fascinée par quelqu'un qu'elle rencontre
dans la rue,
lui poser des questions extrêmement personnelles. Ensuite, on peut en discuter pendant des heures, c'est de la psychologie à
2 francs, mais on se raconte tout, même les choses les plus inintéressantes, même ses théories sur des gens qu'elle
fréquente et que je ne connais pas.
Des gens croisés, des inconnus, des maîtres, des idoles. Comme Gena Rowlands, qu'elle a accostée lors d'un festival
de Deauville,
qui l'a invitée à dâ ner, avant de lui confier qu'elle aimerait bien jouer sa mère dans un film.
Ecouter le compliment serait oublier pourtant ce qui se trame à l'office. Que le poulet a enfin rendu ses sucs,
mais qu'Elsa sait aussi le cuisiner
en tajine, avec du citron. Confit, l'agrume. Au gros sel d'abord, en dévotion ensuite...
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